Module I. Notre histoire partagee: La presence du Maghreb en Europe et la presence Europeenne au Maghreb

2.2.1.3. Peinture et Peintre italiens

Le XIXe siècle apparaît comme une période où la communauté italienne s'organise et s'enracine avant de donner libre cours à son imaginaire. Dans les dernières années du XIXe et les premières du XXe siècle, peu d'artistes italiens exposent au Salon Tunisien inauguré en 1894.

Si l'on voulait parler des peintres italiens produisant en Tunisie, on n'aurait aucun mal à remonter à la moitié du XIXe siècle et à indiquer Luigi Calligaris comme l'un des plus importants, puisque quelques-unes de ses œuvres furent offertes au Bey, ou à se rapporter à Michele Corteggiani (ou Cortegiani), connu pour les fresques du plafond et de la salle du Teatro Massimo et celles de Villa Igiea à Palerme, qui fut appelé à Tunis pour décorer le Casino et le Théâtre Municipal (ces décors sont aujourd'hui entièrement recouverts de peinture). On pourrait encore citer ces portraitistes (comme Castrogiovanni) qui travaillèrent à la cour du Bey. Mais les peintres les plus intéressants sont ceux qui participent à la réalité sociale du pays en exprimant ainsi leur spécificité. Le parcours des peintres italiens de Tunisie se situe entre deux pôles: d'une part, l'orientalisme de l'Ecole française dont ils s'affranchissent complètement, de l'autre, le regard italien sur l'Afrique du Nord, essentiellement colonialiste, dont les Italo-tunisiens renversent les données pour se présenter dans une autonomie totalement novatrice (M. A. Fusco).

Tous les nombreux artistes italiens qui participèrent chaque année au Salon Tunisien n'arrivèrent pas à la célébrité. L'intérêt pour la peinture fut certainement stimulé par la création de cours en milieu scolaire et à la Société Dante Alighieri. La Scuola d'Artigianato del Dopolavoro joua un rôle déterminant dans la formation de certains peintres comme A. Peritore. Cette attention de la part des institutions donna les premiers résultats à partir des années Trente. Il serait intéressant de citer le groupe assez important d'artistes autodidactes dont faisaient partie Peritore, Bocchieri, Palombo. Il serait tout aussi éclairant de déterminer le rôle, dans la formation de ces artistes, des professeurs de ces cours, parmi lesquels le plus connu est Aldo Ronco qui fut l'auteur, entre autres, du projet d'aménagement de la Libreria Italiana de Tunis.

Parmi tous ces peintres, quatre sont essentiels dans l'histoire de la peinture italienne de Tunisie : Moses et Nello Levy, Antonio Corpora et Maurizio Valenzi. Ils ne sont pas les seuls, ainsi que le témoigne la monographie, mais ils représentent la partie visible d'un iceberg, ceux qui, en quelque sorte, influencent la jeune peinture tunisienne, en jouant un rôle d'initiateurs et de propagateurs.

Moses Levy (Tunis, 1885 - Viareggio, 1968) revient à Tunis à vingt-quatre ans après avoir terminé ses études artistiques à Lucques et à l'Académie des Beaux-Arts de Florence. Sa première œuvre 'tunisienne', le Petit bédouin, traduit l'émotion du retour au pays natal dont la réalité est saisie par l'artiste dans toutes ses nuances. Les voyages continus entre Viareggio et Tunis expriment bien cette double appartenance et donnent un caractère particulier à toute son œuvre, une 'symphonie magistrale de la Méditerranée' (Dorra Bouzid, Ecole de Tunis, Tunis, 1995, p. 85), dont la Tunisie est la source d'inspiration.

 

Image E
Moses Levy, Plage avec baigneurs, 1920, huile sur toile, 50 x 70 cm, coll. privée


Les nombreuses expositions à Tunis et en Italie en font un chef de file, dont le travail influence la jeune peinture tunisienne et est à l'origine lointaine de l'Ecole de Tunis. « Ses tableaux expriment, dans un langage fort et libre, toujours moderne, - écrit M.A. Fusco («Avventure artistiche mediterranee, per pittori meridionali», Catalogue de l'exposition Gli orientalisti italiani. Cento anni di esotismo. 1830-1940, Venise, Marsilio, 1998, p. 37) - une attention remarquable envers la société arabe et juive de Tunis. »

 

Image F
Moses Levy, Vieille femme arabe, 1924, huile sur carton, 31 x 21 cm, coll. Privée

Nello Levy (Viareggio, 1921 - Villeneuve-Saint-georges, 1992), le fils de Moses, passe son enfance sur les deux rives de la Méditerranée, en faisant aussi de fréquents voyages dans d'autres pays méditerranéens. Quand la famille s'installe définitivement à Tunis, le jeune Nello n'a que quatorze ans, et ses qualités artistiques se manifestent déjà dans le dessin. Sous la direction de son père - maître précieux et discret - Nello affine sa technique, mais il s'affranchit bien vite, en manifestant une autonomie dans ses choix qui lui font privilégier des contours au trait noir remplis par des coups de pinceau parallèles de couleur vive en contraste. (M. A. Fusco, «Il gioco degli sguardi: arte italiana di Tunisia nel Novecento», in Peintres italiens de Tunisie, Tunis, 2000, p. 65). Il s'oriente bien vite vers la céramique à laquelle il imprime des jeux de lumière et de transparence. L'utilisation de techniques différentes finit par influencer sa peinture qui se couvre de coups de pinceau larges et épais et de collages de matériaux différents tels que le sable, le verre, les cailloux, les coquillages. Au-delà des techniques et des résultats, dans la peinture de Nello dominent des sujets comme la mer que l'artiste reproduit en utilisant plusieurs nuances de bleu qu'il compose harmonieusement. Les panneaux du Lycée de Carthage, celui du palais de Bourguiba à Skanès, la grande décoration du Café de Paris, un haut-lieu de la peinture tunisienne où furent posées les bases de l'Ecole de Tunis, en 1949, et les nombreuses commandes témoignent l'intérêt du public pour son art bien visible dans la ville dont il sut si bien exprimer la luminosité.

 

Image G
Nello Levy, Nostalgies, huile sur toile, 38 x 46 cm, coll. privée, Paris (Photo J. Pérez)

 

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