Module I. Notre histoire partagee: La presence du Maghreb en Europe et la presence Europeenne au Maghreb

3.2. Nationalisme : création et affirmation de l’identité nationale

Le nationalisme est un phénomène complexe qui naît en opposition à la domination coloniale. Les différentes réactions aux inégalités, les abus et la dépersonnalisation que le système colonial impose sont à la base d’une interrogation profonde sur l’identité des individus assujettis. Cette interrogation peut être vue comme un processus qui traverse plusieurs phases et qui prolonge les réflexions des intellectuels du XIXe siècle suscitées par le déclin de l’Empire Ottoman face à la pression des nations européennes, aussi que les formes de résistance à la colonisation sur le terrain.

« Notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme, seul ennemi obstiné et aveugle qui s’est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de lutte pacifique ».
Tract du FLN cité par Mohammed Harbi, Gilbert Meynier, Le FLN, documents et histoire: 1954-1962, Fayard, Paris 2004

Image 10. distribution de tracts du FLN, 1961, www.interet-general.info/IMG/algerieguerre-7.jpg

 

« D’un coté de purs sujets, de l’autre des objets. Ici une richesse trop souvent insolente et toutes les possibilités d’un libre et intense épanouissement ; là une désespérante détresse matérielle et morale. Ici des usines, des parcs, des écoles ; là des prisons et des salles de torture. Ici des enfants aux joues roses qui jouent et rient parmi l’or dessablé et chantent leur joie de vivre ; là des enfants nègres et arabes en haillons qui usent leur santé dans les plantations de coton ou de vigne et qui, la nuit, dans les paillotes et les gourbis, crachent leurs poumons et sanglotent de faim et de froid ».
Extrait d’article de « Révolution », 1958, cité par Mohammed Harbi et Gilbet Meynier, Le FLN, cit..
«Un cartable jeté
Au coin d’une rue.
Des livres, morceaux choisis
Histoire de France
Sortent timidement
D’un cartable jeté
De toutes leurs petites jambes
Des gosses courent
Un pied nu trébuche
Sur le livre d’histoire
Nos ancêtres les Gaulois… »
Extrait d’un poème nationaliste, écrit quand même en français, en Monique Gadant, Islam et nationalisme en Algérie, L’Harmattan, Paris 1988

L’idéel nationaliste se décline de façon différente dans les pays considérés, mais le processus de création de l’identité nationale a plusieurs caractéristiques en commun.

« Nous avons distingué trois aspects qui nous semblent correspondre à trois facettes de l'identité, intimement liés à savoir : un retour au passé, sur soi; puis l'identité instaure une altérité; ce qui suppose l'élaboration d'une stratégie de défense, mais aussi de combat. Quant au troisième aspect il est déterminé par les deux précédents, puisque l'identité est aussi une projection vers l'avenir, qui transparaît à partir de la lecture du passé qui la sous-tend, ainsi qu'à travers les solidarités dont elle se réclame ».
Abdesslem Ben Hamida, Identité tunisienne et représentation de l'Autre à l'époque coloniale, «Cahiers de la Méditerranée»,  http://revel.unice.fr/cmedi/index.html

La poussée nationaliste qui conduit à la lutte pour l’indépendance et à la décolonisation se sert de ces mêmes paradigmes rationalistes européens que la culture des colonisés refuse.« Avoir en commun une origine, une religion, des traditions, des souffrances et des souvenirs et des sentiments et enfin l’aspiration à se constituer en nation, caractérisent l’entité d’un peuple. Tous ces facteurs doivent exister ensemble pour faire d’une population ou d’un groupe de population un peuple ».
Document du FLN cité en Mohammed Harbi, Gilbert Meynier, Le FLN, cit..

Le nationalisme, surtout dans ses premières conceptions, n’est pas nécessairement lié à la cause indépendantiste. Parfois il se manifeste en antagonisme et contraposition à l’autre colonisateur, et parfois cherche à trouver sa place dans un système colonial corrigé. Le jeune Ferhat Abbas, explicitant la pensée du mouvement des Jeunes Algériens entre 1926 et 1930, écrit :

« Mon opinion est connue. Si j’avais découvert la « nation algérienne », je serais nationaliste et je n’en rougirais pas comme d’un crime. Les hommes morts pour l’idéal national sont journellement honorés et respectés. Ma vie ne vaut pas plus que la leur. Et cependant, je ne ferai pas ce sacrifice. L’Algérie en tant que patrie est un mythe. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’histoire ; j’ai interrogé les morts et les vivants; j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé. Sans doute ai-je trouvé l’ « empire arabe », l’«Empire musulman », qui honorent l’Islam et notre race, mais ces empires se sont éteints... Un Algérien musulman songerait-il sérieusement à bâtir l’avenir avec les poussières du passé ? Les Don Quichotte (lire « les nationalistes ») ne sont plus de notre siècle ».
Ferhat Abbas, En marge du nationalisme. La France, c’est moi !, « Entente », 27 février 1936

Ferhat Abbas avait raison d’estimer qu’on ne pouvait pas parler d’Algérie : d’un côté il n’y avait que des petites communautés tribales à l’intérieur du territoire algérien, de l’autre côté il y avait la plus vaste communauté musulmane (umma). Pour parler de nation algérienne il était nécessaire d’attendre le début d’un mouvement national et nationaliste.

Abdallah Laroui, un intellectuel plus qu’un militant, remarque aussi deux tendances dans le nationalisme marocain naissant :

« Réformer la structure politico-sociale du pays sous le protectorat avant de penser à une éventuelle émancipation, ou bien concentrer son action uniquement sur la nécessité de restaurer l’autorité du Sultan sans se préoccuper d’améliorer une situation qui était, au demeurant, satisfaisante dans l’ensemble ».
Abdallah Laroui, Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, 1830-1912, Maspero, Paris 1977

Image 11. « Le Maghreb », Journal du mouvement nationaliste au Maroc, 1932, www.said-hajji.com

 

Image 12 . Réunion de dirigeants nationalistes au Maroc, 1935, www.said-hajji.com

Dans les pays administrés par le truchement d’un protectorat, l’identité se constitue d’une manière différente de celle de l’Algérie, ou la politique assimilationniste a déconstruit et manipulé chaque référence au passé.

« Dans les traditions politiques algérienne et marocaine, le rapport à l’indépendance contraste fortement. En Algérie, il s’agissait d’insister sur une rupture, alors qu’au Maroc l’indépendance marquait le retour à un système étatique, hier bafoué mais pérenne ».
« Pour les Marocains il s’agira d’inventer un compromis entre la continuité monarchique et le rejet colonial, de créer de la valeur historique par conservation et consensus. La continuité prétendant être la manifestation d’une supériorité. Côté algérien il faudra apporter un sens ferme et définitif à l’histoire ».
Benjamin Stora, Algérie, Maroc, Histoires parallèles, destins croisés, cit.

La création de l’identité signifie aussi la découverte des origines, mais, puisque le nationalisme nécessite des catégories claires et définies, il sacrifie des éléments importants de la société par une représentation de l’unité nationale simplifiée.

« Les deux pays se présentent comme la synthèse des luttes définissant une personnalité arabo-musulmane, gommant les Berbères et les différentes influences qui ont forgé leur identité.
Il a fallu se séparer de la France coloniale, mais en même temps retrouver des origines en puisant dans une mythologie ancestrale arabo-islamique et en retrouvant des filiations avec le monde arabe et maghrébin ».
Benjamin Stora, Algérie, Maroc, Histoires parallèles, destins croisés, cit.

Le nationalisme contient en soi une sorte d’exclusivité. En effet le nationalisme a été la tentative de faire coïncider culture et État, en donnant une protection politique à la culture, malgré son caractère vague et évolutif.

« Il est vrai qu’il existe un dialecte d’origine berbère, mais lui-même est empreint de la langue arabe ».
« La nation algérienne s’est formée à partir du bouleversement créé il y a treize siècles en Afrique du Nord par l’arrivée des Arabes et l’islamisation des peuples maghrébins ».
Document du FLN cité en Mohammed Harbi et Gilbert Meynier, Le FLN, cit.

Les populations berbères payeront chère le processus de l’indépendance: les nations nouvelles se concentreront sur l’arabisation, dessinant une histoire nationale où pour longtemps il n’y aura pas de place pour les apports berbères.

 

Image 13. Manifestation amazigh au Maroc, 2007, www.amazighworld.org

Le nationalisme se construit aussi sous le signe de l’Islam, une marque identitaire très puissante et une importante source de légitimation. 

« Les forces sociales nouvelles ou reconverties, qui avaient des motifs de contester le nouveau pouvoir, devaient nécessairement adopter le langage salafiste, quitte à réinterpréter à sa lumière les nouvelles idées et les nouveaux modes d’organisation. Le salafisme fut essentiellement une méthode qui servit à toutes les écoles de pensée, à tous les intérêts de groupe : au service du centralisme makhzénien, du réformisme bourgeois, du magistère des alims, il constitua une reforme à la fois morale, sociale, religieuse et politique ».
Abdallah Laroui, Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, cit.
 
L’expérience de l’Étoile Nord-Africaine

 

La formation de l’Étoile Nord-Africaine (ENA), première association nationaliste algérienne et maghrébine, montre comment le nationalisme est une expérience qui se développe à l’intérieur même du système colonial et qui se sert aussi de l’appui des mouvements d’opposition qui agissent au sein des métropoles.
L’histoire de l’ENA témoigne d’une prise de conscience et d’une solidarité mutuelle qui liaient les mouvements anticolonialistes européens aux élites maghrébines.  

Alors que l’émir Khaled arrive en France, en 1924, le PCF (Parti Communiste Français) et la CGTU (Confédération Générale du Travail Unitaire) organisent des manifestations en soutien aux travailleurs coloniaux. Au cours de la même année, 150 délégués des ouvriers nord-africains de la région parisienne s’étaient réunis pour discuter de questions économiques et syndicales et ils n’avaient pas manqué d’aborder des instances anti-impérialistes, en revendiquant la suppression de l’indigénat, le suffrage universel pour tous les indigènes, la liberté de presse, de circulation etc. C’est dans ce contexte que Khaled prend contact avec les communistes de l’Union inter-coloniale et un groupe d’Algériens dont Messali Hadj, Abdelaziz Menouar etc. En évoquant la situation des musulmans d’Algérie, Khaled conseille de surmonter les distances:

« Entrez dans la voie active des revendications! Ne fondez pas des organisations autonomes de races, mais entrez avec nos frères français dans les syndicats et les partis qui défendent votre cause ».
Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Paris-Méditerranée, Paris 2003

Néanmoins, dans la même année, l’ENA se forme comme une association par la volonté d’un group d’entraide algérien. Les membres sont en majorité algériens, mais aussi tunisiens et marocains et des sympathisants français.

« Elle se proposait au début de défendre les intérêts matériels, moraux et sociaux des musulmans nord-africains, d’être en relation avec la Ligue contre l’oppression coloniale et l’impérialisme, le Rassemblement anticolonial, le Secours rouge international et le Parti communiste ».
« Avec l’Étoile Nord-Africaine la question nationale était posée par une organisation structurée de militants, première ébauche du mouvement révolutionnaire algérien » (les Tunisiens et les Marocains fonderont, en 1930, leur organisations respectives: le Destour et l’Action Marocaine).
Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, cit.
 
Le Destour tunisien

 

Image 14. Image 15. Manifestations nationalistes, 1938 – 1945 www.independence.tn

En 1920, à Paris, est publié le manifeste du Parti libéral constitutionnel (Destour) sous le titre «La Tunisie martyre: ses revendication». Le principal animateur est Abdelaziz Thaalbi. Le manifeste représente

« Une volonté collective d'existence. Les revendications sont exprimées au nom de la collectivité tunisienne tout entière, qu'on présente comme étant victime de la colonisation française».
Abdesslem Ben Hamida, Identité tunisienne et représentation de l'Autre à l'époque coloniale, « Cahiers de la Méditerranée »: http://revel.unice.fr/cmedi/index.html

Dans cet ouvrage, le passé précolonial est idéalisé et sa réalité présentée comme un système de référence sur lequel construire l’avenir, en contraste avec la brutalité du protectorat :

« Nous pensons, et tout homme raisonnable pense de même, que ce n'est pas la brutalité, la rapine et l'injustice, érigées en institutions d'Etat, que l'on fera juger de la civilisation française. À travers les tristes personnages dont notre pays est envahi, nous nous représentons le peuple français comme un peuple d'affamés et de brigands, et sa civilisation, à l'image de la moralité de ses échantillons, comme un formidable mensonge pour dissimuler une mentalité abjecte de jouisseurs. (...) Lorsqu’enfin on prétend nous inoculer de force la culture française, notre mouvement instinctif est de la repousser avec horreur et le sentiment de la valeur de notre civilisation propre grandit et emplit nos cœurs ».
Abdesslem Ben Hamida, Identité tunisienne et représentation de l'Autre, cit..
La première proclamation du FLN

 

Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, le Front de Libération Nationale (FLN) lance ses premières attaques militaires et émet sa première proclamation avec la définition des buts de son action.

« Indépendance nationale par
La restauration de l’État Algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques
Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions ».
Cité en Mohammed Harbi et Gilbet Meynier, Le FLN, cit

Le mouvement propose une plate-forme de discussion aux autorités françaises. À ce propos il est intéressant de noter comment le FLN, juste avant la guerre, imagine une Algérie où Français et Algériens peuvent cohabiter:

« 1- Les intérêts français, culturels et économiques, honnêtement acquis, seront respectés ainsi que les personnes et les familles;
Tous les Français désirant rester en Algérie auront le choix entre leur nationalité d’origine et seront de ce fait considérés comme étrangers vis-à-vis des lois en vigueur ou opteront pour la nationalité algérienne et, dans ce cas, seront considérés comme tels en droits et en devoirs;
Les liens entre la France et l’Algérie seront définis et feront l’objet d’un accord entre les deux puissances sur la base de l’égalité et du respect de chacun ».

 

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