Module I. Notre histoire partagee: La presence du Maghreb en Europe et la presence Europeenne au Maghreb

3.3. DÉCOLONISATION : déchirer pour recoudre

Dans tous les pays du Maghreb, en mesure et de manière différente, la lutte pour l’indépendance a recours à la violence, en exprimant les revendications d’une société exaspérée, après que toutes les autres tentatives de médiation ont échoué.
Le conflit représente l’interruption de toute communication possible. L’Autre devient l’ennemi, stigmatisé et détesté. La coupure est incontournable.
Les nouveaux états indépendants se constituent sans l’appui, la coopération et le savoir- faire de la partie de la population qui représentait la présence coloniale sur place et l’acquis du monde euro-occidental, une des composantes essentielles de l’expérience historique de la Méditerranée.

Décolonisation signifie le rêve d’une société meilleure et plus juste, où le système institutionnel pourra garantir l’égalité et la démocratie. La reconstruction devient ainsi la possibilité d’un élan nouveau, expression de la volonté populaire.  Beaucoup d’attentes seront déçues, néanmoins les nouveaux états se réapproprient leur souveraineté, en accédant de plein droit au système international.
La décolonisation ne détermine pas la fin de la relation inégale entre Europe et Maghreb, qui continue à être dictée par le pouvoir économique et les intérêts particuliers.

 
Le 8 Mai 1945 à Setif

 

La joie pour la victoire en Europe se traduit en tragédie dans le Maghreb.

«Les massacres du 8 mai 1945 dans la région de Sétif et Guelma sont considérés rétrospectivement comme le debout de la guerre algérienne d’Indépendance».
Mohammed Harbi, La guerre d’Algérie a commencé à Sétif, « Le Monde diplomatique – manière de voir », n.86, Avril-Mai 2006

La poussée américaine contre l’ordre colonial se répandit en 1941-42, grâce à la Charte de l’Atlantique et au débarquement des troupes alliées. Ferhat Abbas, qui avait soutenu l’idée d’une Algérie française revisée, pourvu que les musulmans puissent accéder à la citoyenneté française sans naturalisation, se prononce pour une république autonome fédérée avec une République française anticoloniale et anti-impérialiste.
En 1944, De Gaulle tient un discours à Brazzaville dans lequel il n’annonce aucun vrai changement vers l’émancipation ou l’autonomie des colonies. Le gouvernement français ne considère pas les nationalistes comme des interlocuteurs valables. Au mois de mai 1945, lors du congrès des Amis du Manifeste (AML), les élites du PPA (Parti du Peuple Algérien) affirment leur suprématie : la majorité des délégués opte pour un état séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb en proclamant Messali Hadj comme chef incontesté du peuple algérien.
Le 8 mai le nord constantinois s’apprête à célébrer la victoire des alliés, sous l’impulsion du PPA et des AML.

« Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques ».
Mohammed Harbi, La guerre d’Algérie a commencé à Sétif, cit.

Les nationalistes veulent une accélération des événements : la guerre a suscité des espoirs de renversement de l’ordre colonial. En même temps les Européens, dominés par un sentiment d’angoisse face à des défis historiques auxquels ils n’étaient pas préparés, ne peuvent pas accepter de reconnaître d’entrée de jeu l’égalité des Algériens.
La violence commence lorsque les policiers veulent se saisir d’un drapeau du PPA, destiné à devenir le drapeau algérien en lutte, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Les émeutes donnent lieu à des violences incontrôlées. En réponse les civils européens et la police pratiquent exécutions massives et représailles collectives. 

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Sétif, plaque commémorative de la mort du jeune Chaâl Bouzid, blessé à mort lorsqu’il portait le drapeau du PPA, www.lamblard.typepad.com


 

 

 Face aux images terribles du massacre de Sétif, Kateb Yacine déclare : « A Sétif, se cimenta mon nationalisme ».

«Il colonialismo termina così come è cominciato. Con l’incomunicabilità ».
Le colonialisme finit comme il a commencé :  par l’incommunicabilité 
Giampaolo Calchi Novati, L’esperienza coloniale. Legami, conflitti e attualità di un passato, Iter.

Image 17. Les algériens fêtent l’indépendance acquise, 1962, www.djelfa.org

 

Sétif précède et annonce la guerre de libération algérienne, huit ans tragiques d’affrontement armé entre le Front de Libération Nationale et l’armée française, où guérilla populaire et terrorisme d’État seront largement pratiqués. A l’intérieur de cette guerre une autre guerre se développe : la guerre des militants de l’OAS contre les Français mêmes.

L’OAS, Organisation de l’Armée Secrète, se constitue en 1961. Ses militants veulent le maintien de l’Algérie française à n’importe quel prix. Ils se rendent coupables de plusieurs attentats terroristes, en Algérie et en France. Son activité cesse seulement en 1965, bien après les Accords d’Evian.

Image 18. « Le Figaro » registre un attentat de l’OAS, www.ldh-toulon.net

 

Image 19. Graffito de l’OAS dans les rues d’Alger, fr.encarta.msn.com

La fin de la guerre d’Algérie, en 1962, est aussi le début d’une autre tragédie, privée et publique à la fois. Un million de pieds-noirs, les colons français et les autres Européens, quittent en masse l’Algérie. Ils choisissent le déracinement du Maghreb et le néo-enracinement en Europe.

 

Image 20. Un article sur l’évacuation de l’Oranais, mdame.unblog.fr
Image 21. Première page de  “Le Figaro” pour le 35eme anniversaire de l’exode des pieds-noirs, mdame.unblog.fr

 

« Les blessures toujours ouvertes de la communauté rapatriée ne sont pas seulement d’ordre pécuniaire : elles sont sans doute davantage d’ordre mémoriel. En particulier, il a manqué aux pieds-noirs la reconnaissance officielle et immédiate de leur statut de victimes de la décolonisation. Le général de Gaulle, dans sa volonté de refermer au plus vite « la boite à chagrin algérienne », s’est dérobé à ce devoir ».
Daniel Lefeuvre, Les pieds-noirs, en Mohammed Harbi, Benjamin Stora, (sous la direction de) La guerre d’Algérie, Chihab, Alger 2004
« Se l’indipendenza, con le sue speranze e con i suoi tremendi problemi di sviluppo e democrazia, fosse stata vissuta insieme, con gli stessi diritti per tutti una volta ristabilita la sovranità dei possedimenti coloniali, il Mediterraneo – invece di essere, come purtroppo è, un luogo di guerre, disparità e contrapposizioni – avrebbe forse adempiuto a quella funzione di ponte che gli assegna la retorica ufficiale ».
Si l’indépendance, avec ses espoirs et ses graves problèmes de développement et démocratie, avait été vécue ensemble, avec les mêmes droits pour tous, une fois rétablie la souveraineté des possessions coloniales, la Méditerranée, loin d’être, comme malheureusement elle est, un lieu de guerre, disparité et oppositions, aurait pu exercer cette fonction de pont que la rhétorique officielle lui assigne.
Giampaolo Calchi Novati, L’esperienza coloniale. Legami, conflitti e attualità di un passato, cit.
Albert Camus fait partie d’une petite minorité d’intellectuels qui décident de ne pas choisir de front dans une guerre qui les lacérait de l’intérieur. « Il introduit une perturbation dans cette rivalité mimétique en cessant de ressembler à l’une ou à l’autre tout en ressemblant aux deux, sans être ni l’un ni l’autre, trahison absolue qu’aucun camp ne peut accueillir. Il ne peut pas, il ne voulut pas choisir entre les deux camps qui lui étaient imposés par l’histoire ».
Jaques Gonzales, Une utopie méditerranéenne, Albert Camus et l’Algérie en guerre, en Mohammed Harbi et Benjamin Stora (sous la direction de), La guerre d’Algérie, cit.Dans L’homme révolté, publié en 1951, Camus refusait de se soumettre à l’histoire élevée au rang d’une espèce de dieu historique ou bien à celui d’une histoire divinisée.
Franco Cassano, il pensiero meridiano, Laterza, Rome-Bari 1996Sartre et sa revue accuseront Camus de vouloir « en finir avec l’histoire »
Francis Jeanson, Albert Camus ou l’âme révoltée, « Les Temps Modernes », 79, Mai 1952
Mouvement national et monarchie au Maroc

 

Le général Juin entend introduire une co-souveraineté franco-marocaine, mais, lors de la fête du trône du 18 novembre 1952, le Sultan se prononce clairement en faveur de l’émancipation politique, totale et immédiate du Maroc. Un complot s’active en réunissant autour de la puissance coloniale les chefs qui ne voulaient pas reconnaître la primauté de la dynastie. Le 14 août 1953 une assemblée de notables réunie à Marrakech destitue Mohammed Ben Youssef et proclame à sa place un cousin: Mohammed Ben Arafa. Mohammed est exilé.

« Ce geste politique se retourne d’un seul coup contre le protectorat désormais honni et en faveur du Sultan de l’indépendance ».
Pierre Vermeren, Histoire du Maroc depuis l’indépendance, La Découverte, Paris 2002

Une violence urbaine se répand durant deux années pendant lesquelles sont commis près de 6000 attentats, qui finissent par susciter un contre-terrorisme européen.
En 1954 des émeutes éclatent pour l’anniversaire de l’exil du Sultan. Les représentants de toutes les tendances marocaines sont convoqués, une décision est prise : faire rentrer Sidi Mohammed. L’Istiqlal réclame son retour immédiat sur le trône. Le Sultan rentre au Maroc en triomphe le 16 novembre 1955. L’indépendance est signée par la convention du 2 mars 1956. L’Istiqlal, qui avait soulevé le pays au nom du Sultan, en espérant contenir la monarchie dans une fonction honorifique, se retrouve à se disputer le pouvoir avec une figure institutionnelle martyre, considérée désormais comme le symbole de l’indépendance.
La capacité de Ben Youssef de gérer l’acte final de l’anticolonialisme est une garantie pour la survie de la dynastie.

Le combat suprême en Tunisie

 

Image 22. Bourguiba appelle au soulèvement armé, 1952, www.independence.tn

Le 12 mai 1933 Habib Bourgiba est élu membre de la Commission Exécutive du Parti du Destour, mais trois mois après il démissionne et fonde, en 1934, le Néo-Destour, dont il devient le président. Puisque la répression coloniale se fait plus dure, Bourguiba est assigné à résidence à Kebili, puis à Borj Leboeuf. En 1938, le Néo-Destour organise une manifestation de protestation regroupant 2500 personnes pour rencontrer le bey et solliciter son intervention en vue d'obtenir la libération des responsables du Parti qui avaient été emprisonnés.

« Outre les dirigeants du Parti, les militants, le mouvement scout tunisien, les organisations de jeunesse se joignirent à cette manifestation où l'on voyait partout brandies des pancartes appelant à la création d'un ‘Parlement tunisien’».
www.independence.tn

Suite à cette manifestation des heurts sanglants éclatent, l’état de siège est instauré à Tunis, Sousse et dans le Cap-Bon. Habib Bourguiba et Mongi Slim sont arrêtés et traduits, avec le reste des dirigeants du Néo-Destour, devant le tribunal militaire pour complot contre la sûreté de l'État. Le Néo-Destour est dissous, la presse nationaliste est suspendue. Ses militants entrent dans la clandestinité. Bourguiba est transféré à la prison de Téboursouk et puis en France.

En 1940 le « combattant suprême » est libéré, à Rome, à la demande de Mussolini, qui espère avoir son appui en Afrique du Nord, mais, en 1942, Bourgiba lance un appel en faveur des Alliés et il est arrêté de nouveau par les Allemands. Il ne commit pas la faute de se faire manipuler par l’Italie fasciste qui espérait l’exploiter selon l’aphorisme « l’ennemi de mes ennemis est mon ami ». En 1944 Bourguiba est libéré, il s’installe au Caire, fonde le Bureau du Maghreb et porte la cause tunisienne aux Nations Unies. De retour à Tunis, en 1952, il appelle à la révolution armée.
Pendant deux années il sera encore un fois exilé. Le 4 mars 1954, Mendès France annonce que Paris reconnaît l’autonomie interne de la Tunisie. Le 20 mars 1956, la Tunisie aura finalement son indépendance. Le « combattant suprême » revient en Tunisie accueilli par des foules enthousiastes. Le 25 juillet 1957, l’Assemblée Constituante tunisienne décide par acclamation la déchéance de la monarchie beylicale et proclame la république. À différence du Maroc, la dynastie tunisienne n’avait pas légitimé son existence en participant à part entière à la lutte pour l’indépendance. Bourguiba est le président incontesté, mais son hégémonie dans le parti et dans la nation est défiée par la personnalité et les idées de Salah Ben Youssef, qui, fort de l’appui de l’Egypte nassérien, ménage radicalisme modernisant et islamisme traditionaliste.

 
L’exode des Italiens de Libye

 

Image 23. Photo des colons italiens avant leur départ pour la Libye, années ‘30, www2.regione.veneto.it

La colonisation italienne en Libye, commencée en 1911 et complétée au début des années trente, en pleine ère fasciste, a connu beaucoup d’atrocités, dont l’établissement de camps de concentration, le déplacement et l’internement de la population qui habitait les territoires où la résistance anticoloniale était plus forte, la dévastation de l’élevage et de la production agricole. La présence italienne en Afrique se termine avec sa défaite pendant la II guerre mondiale. Les Nations Unies reconnaissent l’indépendance de la Libye et décident d’installer au sommet de l’État Idris Senoussi, chef politique de la lutte anticoloniale, qui avait quand même tissé une relation étroite avec les Anglais lors de son exil en Égypte.
La concession de bases militaires à la Grande- Bretagne et aux Etats Unis déplaît aux forces nationalistes qui avaient même évoqué la possibilité d’une constitution républicaine.
Le 1er septembre 1969, le colonel Mouammar El-Khadafi, à la tête du Comité des Officiers Libres, supprime la monarchie et proclame la naissance de la République libyenne. La révolution devient une nécessité pour se faire pardonner la rupture avec le mouvement qui avait symbolisé la résistance contre l’occupation italienne. Khadafi voulait se débarrasser de la présence de l’« impérialisme », mais il devait même s’occuper de l’ancien patron colonial. En 1970 il déclare:

« La Libye doit être nettoyée des résidus de la colonisation italienne. Je veux qu’ils disparaissent très vite ».
Khadafi cité par Angelo Del Boca, Gli italiani in Libia, Laterza, Rome-Bari 1988

Lors de la fête du premier anniversaire de la révolution, les possessions des Italiens sont confisquées en nom du peuple qui a subi la brutalité de la colonisation.
Après le grand exode des Français d’Algérie il y a le petit exode des Italiens de Libye.
Un autre lien entre les deux rivages de la Méditerranée s’évanouit : en moins de trois mois l’exode de 20000 Italiens est complété par la police libyenne. Même les cimetières sont dévastés.
La mémoire est plus forte que l’histoire vécue.
Les ressortissants italiens se sentent étrangers dans leur propre patrie. En 1970 ils arrivent en Italie comme ils l’avaient quittée, avec très peu de perspectives et en situation de détresse. Le gouvernement les accueillit dans de camps de réfugiés et ils devront se battre pour obtenir une reconnaissance de la part de l’État italien, qui se manifestera par des subsides minimes et des indemnisations partielles.
Le paradoxe est que l’ENI et d’autres compagnies industrielles prendront la place d’une communauté issue du milieu rural qui avait été attirée outre-mer par le mirage de la propagande coloniale.
Ce n’est qu’en 2005 que les ressortissants obtiendront la possibilité de pouvoir rentrer en Libye, pour des visites privées, mais avec certaines restrictions.

 

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