Module I. Notre histoire partagee: La presence du Maghreb en Europe et la presence Europeenne au Maghreb

3.4. Mémoire des Conflits et conflits de Mémoire

L’historiographie et le récit du colonialisme font toujours l’objet d’un débat qui se déroule entre révisionnisme et volonté de garder la mémoire pour ne pas oublier et afin d’assimiler dans le présent les expériences du passé. Les tentatives de réhabilitation institutionnelle du colonialisme affrontent les efforts de ceux qui travaillent pour la reconstruction de la vérité même sous ses traits les plus amers.
Le problème de la mémoire coloniale influence aussi les relations entre l’Europe et le Maghreb et rend difficile le parcours qui devrait mener à une histoire partagée, avec ses ombres et ses lumières, incontournable prélude à l’établissement d’un chemin commun de reconnaissance mutuelle et de coopération.

« Quant à la force de notre modèle d’universalisme, elle proviendra de notre capacité de comprendre que le lien avec ceux qui ne sont pas des nôtres consiste, en très grande partie, en l’expérimentation d’histoires communes, notamment lorsque celles-ci ont fait l’objet de désaveu ».
Achille Mbembe, La République et l’impensé de la race, en Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (sous la direction de), La fracture coloniale, cit.

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Une caricature du « Canard Enchainé » sur les paradoxes de la mémoire institutionnelle.
Faut-il pleurer ou pas ?

 

En 1983, Pascal Bruckner lance une espèce de provocation avec Le sanglot de l’homme blanc, une œuvre qui deviendra une référence pour tous ceux qui, en France et en Europe, estiment que le temps de la culpabilisation pour les violences commises lors du colonialisme doit terminer. Le passé est passé, les responsabilités ont été distribuées et maintenant il faut se libérer de cette mauvaise conscience qui porte à mépriser la condition même d’Européen et d’Occidental. Sa cible est avant tout les tiers-mondistes à la recherche d’une deuxième occasion après l’échec de la révolution en Europe.

« Bien des progressistes européens devinrent autant de torches vivantes de la punition, prêts à s’immoler pour racheter les obligations contractées par leurs pères. Miraculeusement l’hostilité contre le père, loin d’être une faute qui accablerait ses descendants, coïncidait avec la justice. Ainsi s’explique que le soutien ne s’exerçait qu’en direction des régimes qui avaient proclamé ouvertement leur dégoût de la civilisation blanche ».
«  Les tiers-mondistes : ils savent. Ils ont opéré en faveur des états du sud un choix inéluctable. Ils n’ont pas seulement adopté le camp de la justice et des opprimés, mais surtout le bon côté de l’histoire ».
« Il suffit d’être non européen pour avoir le droit de son côté ».
« Combien d’entre nous dans le secret de leur cœur a regretté de n’être pas nés prolétaires, femmes ou chinois, indiens, ghanéens, puisque ces catégories bénéficient idéalement dans l’imaginaire européen du privilège de l’innocence ? ».
Pascal Bruckner, Le sanglot de l’homme blanc, Seuil, Paris 1983

Marc Ferro est d’un tout autre avis. Il faut rappeler au grand public une réalité qui nous appartient et que nous ne pouvons pas tout simplement négliger :

« Tous les peuples dont l’action a touché à la légitimité de leur comportement – au regard de normes morales, éthiques, culturelles- ont des difficultés avec l’écriture de leur histoire ».
« Le vrai problème de la période postcoloniale c’est l’autocensure du grand public. Il ne veut pas aller voir un film qui dit du mal de lui, de son père, de son pays, de son armée. Il préfère aller voir des œuvres qui glorifient son père, son cousin, son pays, son armée ».
Marc Ferro, Le filtre de la fiction, La revue, Forum des images, 2005

Le problème de la mémoire dans l’Europe postcoloniale est alors un problème d’absence de socialisation. Cette mémoire fatigue à devenir mémoire collective. Sur la guerre en Algérie (mais ses réflexions peuvent être généralisées à d’autres situations semblables) Benjamin Stora affirme :

« J’avais tenté de montrer comment cette guerre ne se finissait pas, dans les têtes et dans les cœurs. Parce que, de part et d’autre de la Méditerranée, elle n’avait pas été suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par une mémoire collective ».
Benjamin Stora en Mohammed Harbi et Benjamin Stora (sous la direction de), La guerre d’Algérie, cit

Sandrine Lemaire, en analysant les manuels scolaires français à propos de l’expérience coloniale de la République, note que les colonisés disparaissent sur le fond et ne possèdent pas une identité historique et culturelle.
La mémoire coloniale se concentre souvent sur des épisodes particulièrement touchants et, en revanche, n’approfondit pas le contexte général, l’encadrement historique et les justifications idéologiques à la base de ces épisodes.

« Faute de disposer d’une vision retracée dans toute sa complexité, la mémoire française se focalise sur des épisodes traumatiques : cette focalisation permet de reformuler un consensus républicain cristallisé autour de la condamnation des aspects les plus visibles et révoltants de la colonisation, mais pose simultanément une masque sur le système colonial lui-même ».
Sandrine Lemaire, Colonisation et immigration : des « points aveugles » de l’histoire à l’école ?, in Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (sous la direction de), La fracture coloniale, cit.
Une loi française contestée

 

Image 25. Mémorial de la guerre d’Algérie à Paris, commons.wikimedia.org
Image 26. Mémorial de l’indépendance à Alger, commons.wikipedia.org

Le 23 mai 2005, le parlement français a voté une loi qui, en traitant diverses questions liées aux vétérans de guerre, reconnaît officiellement les harkis (les Algériens qui ont milité dans l’armée française pendant la guerre de libération) et établit les critères pour leur indemnisation. Pourtant l’article 4 de cette loi a mobilisé les historiens français, car il se proposait d’orienter une certaine lecture historique de la colonisation en faveur de la France même :

« Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

L’article 13 a été aussi sujet de débat : il établissait les droits à la retraite des membres de l’OAS, responsables de crimes effrayants dans les dernières semaines de la présence français en Algérie.
Contre cette loi un collectif d’historiens est né, alerté par un

« Mouvement évident de réhabilitation du colonialisme animé par un courant révisionniste nostalgique avalisé par les plus hautes instances de l’État au travers le paradigme de la ‘rencontre positive’».
Claude Liauzu, citè par Karima Dirèche-Slimani, La loi du 23 février 2005: débats autour de la réhabilitation du colonialisme, « Aleph », 2006

Le collectif réclame l’abrogation de la loi pour sa lecture partisane de l’histoire, destinée à un usage public et controversé de l’histoire.
En même temps, en l’absence d’un discours réellement bilatéral à cheval sur les frontières nationales, l’Algérie s’interroge à propos de la double politique de la France :

« D’une part des inaugurations de lieux de mémoire à la gloire de l’Algérie française à l’OAS, d’autre part la timide reconnaissance des épisodes tragiques de la colonisation en assumant ses responsabilités dans des événements comme le massacre de Sétif ou l’esclavage ou l’adoption d’une loi en avril 1999 qui utilise pour la première fois l’expression ‘guerre d’Algérie’ »
Karima Dirèche-Slimani, La loi du 23 février 2005, cit.

Au-delà des réactions immédiates des communautés nord-africaines installées en France, même le gouvernement d’Alger a fait entendre ses reproches. L’instrumentalisation politique de cette loi par les acteurs politiques algériens est également source d’enjeux nationalistes fortement idéologisés.

« La production de récits historiques qui s’est élaborée en réaction à l’histoire coloniale française a marginalisé si non expurgé tous les éléments susceptibles de contrarier le concept d’une nation idéelle ».
Karima Dirèche-Slimani, La loi du 23 février 2005, cit.

L’art. 4 de la loi contestée sera abrogé l’année suivante, après une intervention personnelle du président Chirac, mais la loi reste en vigueur. Un chef d’œuvre de l’ambiguïté d’un rapport colonial qui n’arrive pas à être utilisé dans la portée constructive que, malgré tout, cette expérience peut permettre de développer.

La torture en Algérie

En 2000 la question de la torture des moudjahidin pendant les années de la guerre de libération en Algérie à repris le centre de la scène : l’histoire de la militante Louisette Ighilahriz, torturée pendant trois mois par des soldats français, a occupé en particulier les pages de «Le Monde»; le général Massu, interrogé sur les faits, a avoué que la torture était généralisée à l’époque en Algérie, avec l’autorisation formelle des autorités politiques. En 2001, le général Aussaresses a publié un livre (Services spéciaux, Algérie 1955-1957) dans lequel il décrit des pratiques de torture et des exécutions sans prendre de distance par rapport à ces abus. La violence contre les personnes devient routine : gouvernement, parlement et opinion publique se trouvent dans la même position auto-complaisante. La France redécouvre, quarante ans après Evian, la violence coloniale et la volonté d’oubli qui l’avait menée à concéder plusieurs amnisties du 1962 au 1974 sur les faits concernant l’OAS et qui a fait que les tortionnaires n’ont pratiquement jamais été punis.
Maurice Papon a été jugé par un tribunal français à propos de son activité de collaborateur des nazis mais il n’a jamais été jugé pour la répression des manifestations pro-FLN des Algériens à Paris en 1961. Le maire Bertrand Delanoë a quand même inauguré une plaque qui rappelle la tuerie d’octobre 1961 sur le pont de la Seine près du boulevard Saint Michel.

La réticence existe aussi du côté algérien : le FLN n’a jamais rendu compte ni des opérations de représaille contre les partisans des mouvements rivaux, en particulier des messalistes (Melouza), ni des règlements de compte à l’intérieur du mouvement, ni  es vengeances de masse contre les harkis et leurs familles. Cela prouve une fois de plus que le colonialisme n’est jamais une expérience unilatérale.
Dans l’absence et l’impossibilité d’un dialogue vraiment égalitaire, chacun représente le passé avec les pièces de la mosaïque dont il dispose, sans prendre en considération les pièces des autres et leur expérience humaine et vivante.
Une visite sur les sites internet des expatriés d’outremer est très utile pour comprendre comment  souffrance personnelle et nostalgie d’une époque perçue comme un lieu de bonheur absolu se conjuguent dans la création de communautés virtuelles, qui prétendent habiter un Maghreb cristallisé, comme si colonialisme d’un côté et la décolonisation d’un autre côté n’avait en rien changé le paysage physique et humain. 

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La stèle polémique de Marignane, en mémoire des « combattants pour l’Algérie française »

 

Si les rapatriés – français du Maghreb ou italiens de Libye - ont besoin de se voir comme une communauté enracinée dans le passé c’est aussi parce que la métropole a tardé à les reconnaître en temps que colons/ colonie, et à les intégrer comme citoyens. Il est impressionnant de constater comment dans les mémoires des colons, leur journaux, correspondances, compositions littéraires de la période coloniale et suivante, se manifeste toujours une vision idyllique ou bien un silence embarrassé à propos du rapport avec la population locale.
Albert Memmi, Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur, Bouchet Chastel, Paris 1957;
Salvatore Bono, Memorie e nostalgie degli italiani in Libia, in Federico Cresti (a cura di), La Libia tra Mediterraneo e mondo islamico, Giuffré, Milan 2006
La dispute italo-libyenne

 

Dans l’imaginaire lié à la colonisation italienne existe ce que Angelo Del Boca a appelé le mythe des « Italiani brava gente » (Les Italiens ces braves gens), une invention de la rhétorique officielle et toujours diffusée dans l’opinion publique. Les italiens « par nature » ne sauraient être aussi méchants que d’autres peuples et, par là même, la colonisation italienne aurait été moins effrayante que les autres. Il n’est pas significatif que cette croyance ait été démentie par les historiens qui se sont engagés pour faire toute la lumière à travers les archives sur le colonialisme italien.
Nicola Labanca, Oltremare, Il Mulino, Bologna 2003

La controverse italo-libyenne a le mérite de soulever périodiquement à chaque fois le débat sur l’histoire cachée de la colonisation et en même temps elle exemplifie comment la mémoire peut se croiser avec la politique.
Depuis les années 70, Khadafi a toujours utilisé la question des réparations pour la répression commis par l’état italien en Libye comme un instrument diplomatique, une monnaie d’échange dans les relations internationales (un hôpital, une autoroute ou bien une visite officielle à Rome du leader de la Révolution).
Pire encore, la réconciliation est jouée pour ménager, au lieu d’une espace commun en vue du développement et de la démocratie, une politique commune de contraste contre les menaces telles que l’Occident les perçoit. Typique est le cas de l’immigration clandestine qui de l’Afrique du Nord se dirige vers les îles italiennes.

« La riconciliazione fra la Libia e l'antico colonizzatore che i governi di centro-sinistra e di centro-destra, senza differenze sostanziali, hanno perseguito e portato a conclusione sfruttando la questione dell'emigrazione clandestina, con accordi poco onorevoli per entrambe le parti sui mezzi di contrasto, non impedisce alla Libia di continuare ad alimentare un revanscismo indomito ispirato all'anticolonialismo. È inutile richiamare Khadafi all'ordine in nome dei patti sottoscritti. Essi appartengono a una sfera diversa dalla dignità del paese e dalla sua arabicità, l'una e l'altra irrimediabilmente offese dall'Italia di Giolitti e di Mussolini».

La réconciliation entre la Libye et l’ancien colonisateur, que les gouvernements de centre-droit et centre-gauche, sans différences substantielles, ont poursuivie et menée à bien en exploitant la question de l’émigration clandestine, avec des accords peu honorables des deux côtés sur les moyens de contraste, n’empêche pas la Libye de continuer à alimenter un indomptable revanchisme inspiré par l’anticolonialisme. Il est inutile d’appeler Khadafi à respecter les accords souscrits. Ils appartiennent à une toute autre sphère que celle de la dignité du pays et de son arabicité, irrémédiablement bafouées par l’Italie de Giolitti et de Mussolini.
Giampaolo Calchi Novati, Dai deportati ai clandestini, vecchi e nuovi colonialismi, Il Manifesto, 31 octobre 2007

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