Module I. Notre histoire partagee: La presence du Maghreb en Europe et la presence Europeenne au Maghreb

3. De Sidi Ferruch à Barcelone : Asymétries et occasions manquées d’une histoire partagée

3.1. La colonisation : domination, aliénation

 

Image 1. La France et son empire, www.histoire-en-images.org

 

La colonisation peut être vue comme l’exercice d’un pouvoir discriminatoire qui vise à l’appropriation d’un territoire pour des avantages économiques et stratégiques par des forces extérieures sous la couverture d’une justification idéologique. Cette pratique, qui implique l’aliénation de la souveraineté des populations soumises, consiste aussi en l’affirmation d’une différence radicale entre l’identité des colonisateurs et celle des colonisés, qui en ce cas-là marque la supériorité de l’Europe et la nécessité manifeste d’une mission civilisatrice.

 

Image 2. Affiche de l’Exposition colonial, Paris 1931, www.archives94.fr                

 

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Affiche de propagande coloniale, Le Maghreb colonial, «Le Monde diplomatique - manière de voir », n. 86, Avril-Mai 2006

                                      
L’expérience coloniale du Maghreb commence en Algérie le 14 juillet 1830, avec le débarquement des troupes françaises du général Bourmont à Sidi Ferrouch, pour prendre fin, toujours en Algérie, avec les accords d’Evian du 1962, 132 ans plus tard. Entre temps, la France applique sa domination aussi sur la Tunisie et le Maroc au travers de la forme du protectorat et l’Italie soumet la Libye après une longue guerre coloniale.
La conquête consiste en stratégies de pénétration et domination qui génèrent différentes formes institutionnelles. La manière dont les colonies sont administrées dépend de l’histoire, de la culture, des idéologies de la puissance colonisatrice, ainsi que des contre-réactions de la société colonisée dans ses différentes composantes.
La longue relation bilatérale entre les deux bords de la Méditerranée devient asymétrique: l’Occident fabrique sa propre représentation de l’autre et lui impose son discours, sa culture, sa langue, sa vision de l’histoire.
La dimension hiérarchique du colonialisme traduit la diversité et la pluralité, qui étaient quand même la règle dans la Méditerranée, en domination. Les effets sont hostilité, exploitation et peur.
L’Europe renonce ainsi au caractère pluriel de sa propre hégémonie.
Avec le colonialisme, les colonies européennes sur le bord méridionale de la mer ne sont plus destinées à animer les relations commerciales, mais plutôt à transférer les capitaux de la périphérie vers le centre, en agissant en profondeur sur les systèmes sociaux et culturels traditionnels de l’Algérie, de la Tunisie, du Maroc, de l’Egypte, des îles comme Chypre et Malte et des places stratégiques comme Gibraltar ou Ceuta. 
Avec l’ouverture du Canal de Suez, en 1869, une date cruciale pour l’histoire de l’impérialisme dans le monde, la Méditerranée devient une étape brève et parfois insignifiante insérée dans un parcours plus long qui a comme traits décisifs les océans.
Ce n’est que pour la politique coloniale de la France et l’Italie que la Méditerranée garde son caractère d’enjeu fondamental.
Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philip II, Armand Colin, Paris 1949

L’âge du pétrole est destiné à n’être pas aussi enrichissant que l’âge de l’olivier, des palmes, des vignes.

 
Le traité du Bardo

 

Image 4. Pavillon de la Tunisie, Exposition coloniale, Paris, 1931, www.archives94.fr

 

« Entre la France et la Tunisie les relations sont fort anciennes puisqu’elles remontent à 1557. Dès 1665, le consul de France avait la prééminence sur tous les autres. En contrepartie, Paris reconnaissait deux maximes : la Tunisie était indépendante à l’égard de l’Empire ottoman et elle n’avait pas des comptes à rendre au dey d’Alger. Ainsi s’est peu à peu développée l’idée d’un protectorat ».
Aimé Dupuy, Dès le XVIe siècle, la France protégeait les intérêts européens en Tunisie, «Le Monde diplomatique - manière de voir », n. 86, Avril-Mai 2006

En 1881, en profitant de la faiblesse du beylicat, pris entre une banqueroute (qui avait déjà prévue l’institution d’un Comité financier avec des experts anglais, français et italiens en 1861) et le croissant mécontentement populaire, une expédition militaire française est lancée dans l’ouest de la Tunisie pour poursuivre les tribus des Kroumirs qui semaient le trouble en Algérie. Suite à cette expédition, le bey Mohammed Es Saddok et le général Bréhart signent le Traité du Bardo qui se situe dans une série de traités inégaux qui lient la France et la Tunisie depuis le XVIe siècle.

« Article 2. S. A. le bey de Tunis consent à ce que l’autorité militaire française fasse occuper les points qu’elle jugera nécessaires pour le rétablissement de l’ordre et de la sécurité de la frontière et du littoral. Cette occupation cessera lorsque les autorités militaires françaises et tunisiennes auront reconnu, d’un commun accord, que l’administration locale est en état de garantir le maintien de l’ordre ».

Au niveau formel, avec ce Traité, le bey n’abdique pas sa souveraineté internationale et continue à entretenir une armée, même si celle-ci deviendra de plus en plus symbolique jusqu’à dépendre d’un officier français.
Au Traité du Bardo s’ajoutera la Convention de la Marsa, en 1883, qui donne à la France le pouvoir de

« promulguer les réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles ».« Cet article, beaucoup plus que ceux du Traité du Bardo lui-même, put servir de prétexte aux autorités françaises pour substituer à un régime de protectorat un régime d’administration directe. Il n’en reste pas moins que la souveraineté tunisienne était seulement mise en sommeil, pour une période de temps limitée ».

 

Gilles Lapouge, La Tunisie du protectorat à l’autonomie interne, «Le Monde diplomatique - manière de voir », n. 86, Avril-Mai 2006

 

L’assimilation en AlgérieImage 5
Pavillon de l’Algerie, Exposition coloniale, Paris, 1931, www.archives94.fr

 

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Maquette promotionale, Exposition coloniale, Paris, 1931, www.archives94.fr

En Algérie, la France opte pour un système d’organisation institutionnelle basée sur le concept de l’assimilation. L’Algérie, à la différence du Maroc et de la Tunisie, sera considérée dès le début comme un territoire français avec une administration civile et une représentation politique à l’Assemblée Nationale.

« L’idéal universel de la civilisation française est vu comme un exemple d’évolution humaine, culturelle et politique à réaliser à travers une progressive assimilation des indigènes – en tant qu’individus et pas en tant que systèmes sociaux et culturels - dans une communauté française élargie. Si bien que le mot assimilation se réfère au concept d’égalisation, la parité effective n’a jamais été appliquée. L’émancipation des peuples correspond à une égalisation à l’intérieur de la France ».
Giampaolo Calchi Novati, L’impero della Francia e l’Africa: la colonizzazione come dominio (sous presse)
« À cet instant un rêve de république parfaite a existé. La colonie et la métropole se construisent alors l’une avec l’autre et cette réalité a tout autant façonné la nation que le pays aujourd’hui indépendant. Ainsi, le citoyen républicain peut devenir un colonial en revendiquant son républicanisme; il peut être imprégné de la valeur d’égalité tout en pratiquant un « racisme colonial » de bon aloi; il peut participer à un système de ségrégation outre-mer (y compris en métropole pour les migrants venus des outre-mers) et dénoncer les régimes qui pratiquent un système comparable ».
Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, Les origines républicaines de la fracture coloniale, in Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (sous la direction de), La fracture coloniale, La Découverte, Paris 2005

Avec le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 tous les indigènes et les Européens résidant en Algérie obtiennent la nationalité, mais non la citoyenneté française. Pour obtenir la « naturalisation » les algériens arabes devaient renoncer au statut personnel musulman ou berbère.
Sur le plan politique les électeurs indigènes restent sous-représentés, même si les lois de 1919 et l’ordonnance de 1947 élèvent à 1/4 et ensuite à 2/5 de l’effectif total le nombre des membres musulmans.
Sur le plan judiciaire est institué un régime spécial à côté de l’assimilation, réglé entre autre par le Code de l’indigénat, qui est une façon d’introduire des peines spéciales, appliquées par des tribunaux ad hoc et des cours criminelles qui ne seront supprimés que graduellement entre 1931 et 1942.

« L’assimilation très modérée décidée par Paris, et freinée sur place, est fortement limitée par le maintien d’une politique d’assujettissement ».
Claude Collot, Les Institutions de l’Algérie durant la période coloniale (1830-1962), CNRS, Paris 1987 

L’assimilation se révèle aussi comme un processus d’aliénation : la culture, la langue, la religion et l’histoire locale sont passées sous silence, tandis que l’école évoque comme ancêtres communs les Gaulois. Néanmoins, des structures d’administration et de l’éducation assimilationniste naît une élite formée et fidèle aux valeurs républicaines, qui ne tardera pas à revendiquer pour soi l’extension des droits en nom de l’égalitarisme démocratique.

« L’armée coloniale a eu une importante fonction assimilatrice, une école de liberté de plusieurs façons, un laboratoire de modernisation, en faisant des soldats un relais entre le deux mondes, mais les combattants en guerre (la première guerre mondiale) ont acquis une conscience et une mémoire qui n’étaient plus compatibles avec le colonialisme ».
Giampaolo Calchi Novati, L’impero della Francia e l’Africa, cit.
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Le protectorat dans le Maroc de Lyautey

 

Image 7. Pavillon du Maroc, Exposition coloniale, Paris, 1931, www.archives94.fr

 

Le 30 mars 1912 le Sultan Moulay Hafid et M. Regnault, ministre de France à Tanger, signent le Traité de Fès, qui instituait le protectorat marocain (l’Espagne conservera une zone d’influence au Nord, dans le Rif, et au Sud, dans la région de Tarfaya).

« Article 2 : Le Sultan admet que le gouvernement français procède, après avoir prévenu le makhzen, aux occupations militaires qu’il jugerait nécessaires (…) et qu’il exerce toute action de police sur terre et dans les eaux marocaines.
Article 6 : Les agents diplomatiques et consulaires de la France seront chargés de la représentation et de la protection des sujets et des intérêts marocains à l’étranger (…) sa majesté le Sultan s’engage à ne conclure aucun acte ayant un caractère international sans l’assentiments préalable du gouvernement de la République française ».

« L’Empire chérifien demeure donc un Etat mais un Etat à souveraineté diminuée, un état dépendant ».
Emmanuel Durand, cité en Gilles Lapouge, Le régime international du Maroc depuis la fin du XIX siècle, «Le Monde diplomatique - manière de voir », n. 86, Avril-Mai 2006

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Timbre colonial du protectorat marocain, Le Maghreb colonial, «Le Monde diplomatique - manière de voir », n. 86, Avril-Mai 2006.http://www.monde-diplomatique.fr/mav/86/

Après la signature du Traité de Fès, Louis Hubert Gonzalve Lyautey est nommé résident général du Maroc, position qu’il gardera jusqu’en 1925. Lyautey représente très bien le paradoxe colonial. En 1931, il figure entre les principaux organisateurs de l’Exposition coloniale de Paris, une manifestation qui est l’emblème de la conquête coloniale et de l’idéologie impérialiste.
Dans les écrits de Lyautey il est possible de lire des affirmations comme:

« Chez nous presque tout ce qui est administratif cède plus ou moins à la tendance de regarder l’indigène come de race inférieure, comme quantité négligeable ».
« Ce serait absolument une illusion de croire que les Marocains ne se rendent pas compte de la mise à l’écart des affaires publiques dans laquelle ils sont tenus. Ils en souffrent et ils en causent».« Il va se former très vite une jeunesse ambitieuse, se jugeant insuffisamment employée, s’éduquant elle-même, apprenant le français et, dès qu’elle sentira sa valeur et sa force, se demandant pourquoi elle est tenue à l’écart de la gestion des affaires publiques. Il faut donc entrer résolument et vite dans une nouvelle voie ».
Extraits des œuvres de Lyautey cités en Yves Florenne, Le Maroc vu et prévu par Lyautey, «Le Monde diplomatique - manière de voir », n. 86, Avril-Mai 2006

Lyautey reconnaissait une conscience nationale marocaine en éveil:
Benjamin Stora, Algérie, Maroc., Histoires parallèles, destins croisés, Maisonneuve et Larose, Paris 2002

 
L’hybridité coloniale

 

« Many of us who grew up in the colonial era were struck by the fact that even though a hard and fast line separated colonizer from colonized in matters of rule and authority (a native could never aspire to the condition of the white man), the experiences of ruler and ruled were not so easily disentangled ».
« Beaucoup de ceux qui, comme moi, ont grandi à l’époque coloniale, étaient impressionnés par le fait que, même s’il existait une ligne nette et vite tracée séparant colonisateur et colonisé pour ce qui concernait les lois et l’autorité (un natif jamais ne pourrait aspirer à la condition de l’homme blanc), les expériences du dominateur et du dominé n’étaient pas facilement séparables ».


Edward Said in “London review of books”: http://www.lrb.co.uk/v25/n06/said01_.html

L’idéologie impérialiste se base sur une séparation nette entre le sujet et l’objet de la domination. La colonisation se sert de classifications répétées, continument évoquées, qui se manifestent dans la pratique de l’ordre colonial. En même temps, les expériences des colons et de colonisés sont liées et finissent par se confondre les unes aux autres. Le colonisé est éduqué dans les valeurs du colonisateur, apprend son histoire, sa langue. Loin d’être un autre, étranger à part entière, le colonisé est un hybride qui porte en soi les traits culturels du colonisateur, sans pour cela assumer sa position et qui garde en partie au moins son identité. Ce mixage devient une possible voie de libération. Grâce à cette hybridité, qui est une ressource complexe et lourde à porter en soi, le colonisé peut participer au discours dominant et le critiquer, le détruire en partant de ses fondements mêmes.

« Le Nègre n'existe pas. Pas plus que l'homme blanc ».
« C'est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c'est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d'existence idéales d'un monde humain ».
Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, Maspero, Paris 1952


 

Image 9. Affiche de la contre-exposition surréaliste, Paris, 1931, www.archive94.fr

Une fois que le colonisé parvient à se dépouiller des mécanismes de la représentation coloniale qui l’ont pénétré, il peut échapper à la condition d’infériorité dans laquelle il était relégué par le système dominant, en retrouvant de nouvelles valeurs et convictions.
Les nationalistes et les acteurs de l’indépendance auront à mettre au clair leur identité hybride, une marque presque indélébile, un signe de la colonisation, mais, en même temps, un instrument précieux de libération.

 

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